Depuis que je rédige les chroniques du Gribouilleur, je profite de la période des Fêtes pour me replonger dans mes souvenirs et en trouver un à raconter. En 1954, j'étais membre de l'aviation canadienne. J'étais cantonné depuis le printemps à la base de Centralia, en Ontario, à titre de mécanicien de châssis d'avion.
À mon arrivée à la base, je fus accueilli par des Québécois qui s'y trouvaient depuis déjà un certain temps. Deux de ces Québécois sont devenus non seulement des compagnons d'armes, mais aussi de véritables amis. Nous avions une passion commune: notre « DOLLY », un petit avion biplace en toile qui appartenait à l'un d'entre nous, Gilles, qui était originaire de l'Abitibi. Gilles était de souche terrienne, issu d'une famille nombreuse. Tous les trois avions d'ailleurs des origines semblables. Gilles avait acheté cet avion à bon marché; il était accidenté. Moi j'étais mécanicien de châssis, Gilles était électricien et notre autre compagnon, Guy, était mécanicien de moteurs.
Nous possédions tous les éléments pour donner vie à notre petite « DOLLY », ce qui fut fait. Après de nombreuses heures et la mise en commun de nos petits salaires, elle était redevenue une petite jeunesse. Tout notre temps et nos amours étaient tournés vers elle. Tous les soirs, nous lui faisions une brève inspection et quand il nous restait quelques sous, nous allions faire un tour dans le ciel de ce coin de l'Ontario. C'était le bonheur total.
À la fin de novembre, Gilles et moi avions l'intention, pour les Fêtes, d'aller visiter nos familles avec « DOLLY ». Tous les préparatifs avaient été prévus à cette fin. Nous allions passer le jour de Noël en Abitibi et le Jour de l'An à Québec.
Quelques jours avant Noël, je fus assigné pompier volontaire (Fire Piquet) pour la durée des Fêtes. Aucun congé pour moi, donc.
Gilles décida qu'il irait quand même chez lui à Noël. Il partit avec « DOLLY » trois jours avant Noël, malgré les inquiétantes prévisions météorologiques. Durant ce trajet, la température devenait de plus en plus mauvaise. Le verglas s'attachait à « DOLLY » et elle perdait de l'altitude. Tant et si bien que Gilles dut envisager de faire un atterrissage forcé. Il volait alors au-dessus d'un bois et il lui fallait trouver une clairière sur laquelle il pourrait se poser de toute urgence. Heureusement, il en aperçut une devant lui. Il y avait beaucoup de neige dans ce coin du nord de l'Ontario et il put atterrir sans blessures pour lui-même, mais « DOLLY » en subit quelques-unes.
L'avion s'était enfoui dans un amoncellement de neige duquel Gilles eut grande peine à sortir. Il ignorait complètement à quel endroit il se trouvait. Sitôt qu'il avait constaté qu'il n'était pas blessé, il fallait penser à sa survie.
Après avoir marché plusieurs milles, il aperçut un camp de bûcheron qui serait pour lui un abri. La « truie » du camp lui procurerait toute la chaleur dont il aurait besoin. Un jour, deux jours et c'était la veille de Noël. Ce camp appartenait à un forestier allemand immigré après la Guerre. Ce jour-là, il avait décidé de visiter ses camps afin de les préparer pour ceux qui allaient faire le charriage du bois après les Fêtes.
Arrivé près du camp, il vit une fumée qui sortait d'un tuyau du toit. Il se rendit aussitôt au camp et, ouvrant la porte de planches, il aperçut Gilles qui lui tombât dans les bras. C'était son sauveur. l'Allemand amena Gilles chez lui et l'invita à passer Noël avec les siens. Il ne pouvait plus faire autre chose que de rester avec eux; la tempête faisait de plus en plus rage.
Il assista à la messe de minuit avec cette famille catholique dans une petite église en bois de fortune. Il m'a dit que ce fut le Noël qu'il avait vécu avec le plus d'émotions. Après la messe, il réveillonna avec eux. Il s'aperçut qu'il y avait là une belle jeune fille qui n'avait d'yeux que pour lui. Les amours commencèrent là et aboutirent au mariage, l'été suivant.
Quant à « DOLLY », on la sortit du bois sans trop de difficultés. Elle était trop endommagée pour que nous puissions envisager la restauration et on l'envoya au cimetière des légendes. Avant que Gilles ne revienne à la base, je fus cantonné ailleurs. Nous avons ensuite correspondu par lettres. C'est par le biais de ces conversations écrites que j'appris qu'il était marié, heureux et qu'il avait quitté l'armée de l'air pour devenir pilote de brousse pour les forestiers.
À chaque fois que revient la période des Fêtes, mes trois compagnons refont surface dans ma mémoire. Et je ne peux oublier notre « DOLLY » qui nous avait donné tant de bonheur. Je suppose qu'il en est également ainsi pour eux, s'ils sont encore de ce monde.
Joyeux Noël à tous !
Dimanche 14 décembre 2008
Par: Gribouilleur | Permalien | |